INTERVIEW D'HUBERT GRALL
i.A. - Depuis quand écrivez-vous et quel genre de textes écrivez-vous ?
Déjà tout petit je n’étais pas mauvais en rédac et j’ai progressé au lycée avec les dissertations où mon imagination m’envoyait quelquefois piétiner les plates-bandes du hors sujet. Ensuite, tout au long de ma carrière professionnelle, j’ai eu des rapports constants avec l’écrit en rédigeant des textes et des dialogues pour des montages audiovisuels que je réalisais seul ou en équipe.
J’ai été amené rapidement à collaborer avec la presse pour promouvoir les activités culturelles que j’organisais en tant que directeur de MJC et au fil du temps, je suis devenu pigiste occasionnel pour différents journaux locaux ou régionaux. Ce n’est que depuis 2000 que je me suis attelé à l’écriture de nouvelles. Je puise l’essentiel de mon inspiration dans les faits divers, que je transforme et repeins à l’humour noir, en me mettant dans la peau des protagonistes.
L’expérience en prison a-t-elle été un déclic ?
Oui, une sorte de catalyseur. Lors de ma première incarcération à la maison d’arrêt de Grenoble, j’ai participé à une activité « théâtre » qui consistait à lire des contes de diverses origines, à en choisir un pour l’enregistrer et envoyer la cassette pour Noël à nos familles. N’aimant pas trop les contes mis à ma disposition, j’ai proposé à l’animatrice d’en écrire un. C’est ainsi que j’ai inventé un conte de Noël, « La messagère des neiges ». Le chauffage était en panne depuis un mois, il faisait un froid de loup dans la cellule et j’écrivais le soir, les doigts gourds, enveloppé dans une grosse couverture de bure pénitentiaire. J’étais tout à fait dans l’ambiance pour narrer les tribulations d’une bernache qui revenait du pôle nord délivrer à ma famille un message venu des glaces éternelles !
C’est en sortant de Valenciennes que j’ai commencé à rédiger « J’ai tutoyé des assassins ». Mes souvenirs étaient tous frais, je les ai jetés en vrac sur le papier, bruts de décoffrage. Au départ, j’avais le projet de faire un gros bouquin pour décrire la vie en prison de long en large, à travers mon expérience vécue. C’était très didactique et un peu longuet. J’ai beaucoup enseigné et animé des stages, j’en garde une tendance à mettre les points sur les « i » et à trop expliquer. Je me suis aperçu à la longue qu’en littérature le procédé n’est pas toujours judicieux.
Parlez-nous un peu de votre parcours…
Chaotique et riche en événements ! Après une scolarité en dents de scie émaillée de renvois d’un établissement à l’autre — mon colonel de père m’avait prédit à 14 ans que je finirais sur l’échafaud (et j’ai failli lui donner raison) — j’ai intégré à 18 ans l’école des mécaniciens de l’Armée de l’Air à Rochefort. J’ai fait sept ans dans l’aviation dont deux en Algérie. J’ai pris la quille, me suis marié et intégré la fac de sciences de Nancy en tant que technicien de laboratoire. Petit fonctionnaire sans perspective d’évolution — tous les concours de promotion étaient à base de maths où j’étais nul — j’ai repris des études littéraires et passé un concours de Jeunesse et Sport pour devenir directeur de Maison des Jeunes et de la Culture. Epoque faste pleine de rencontres et d’épanouissement personnel.
J’avais appris la photographie dans l’armée et je m’en suis toujours servi de loisir et d’instrument pédagogique à travers les reportages, les stages de formation que j’animais et l’élaboration de diaporamas. Je me suis recyclé en photographe de presse en quittant les MJC au bout de treize ans d’animation culturelle.
Et puis un jour, à 55 ans, j’ai « pété un câble » comme on ne disait pas encore à l’époque et je me suis retrouvé en prison pour coups et blessures. Et là, j’ai retrouvé des loulous qui fréquentaient ma MJC et qui ont bien facilité mon intégration en me faisant une bonne réputation ! J’ai traversé cet épisode du mieux que j’ai pu, en me raccrochant à la lecture et à l’étude, tout en enregistrant avec la méticulosité d’un ethnologue ce que je voyais et vivais au quotidien.
A ma sortie, j’avais tout perdu et je me suis retrouvé dans un foyer avec des clochards et des toxicos. La pente a été très dure à remonter et j’ai raté une reconversion spectaculaire, à l’ANPE dont j’avais réussi le concours, à cause de ce foutu casier judiciaire qu’on traîne comme un boulet.
Quelques années plus tard, dans la panade la plus complète, j’ai replongé dans la délinquance alimentaire, cédant aux sollicitations du carnet d’adresses constitué lors de ma première incarcération. Ce qui m’a valu un nouveau séjour de dix mois en préventive à Valenciennes, une libération provisoire et une condamnation avec sursis dans la foulée. Depuis, je suis en retraite et à l’abri de la tentation. Mais quand j’entends à la télé nos politiques se gargariser avec la réinsertion des détenus, j’ai des envies irrépressibles d’aller plastiquer les antennes ! Si on vous serine ce type de discours, surtout n’y croyez pas, c’est du vent !
Pourquoi L’iroli ? Comment avez-vous vécu l’expérience du premier livre publié ?
Mon très long manuscrit avait été refusé par plusieurs grandes maisons d’édition et je l’avais retravaillé en le découpant sous forme de nouvelles, pour l’alléger des parties trop pédagogiques, ne gardant que les péripéties les plus croustillantes. J’ai découvert par hasard les éditions de L’iroli en surfant sur Internet et en lisant l’éditorial de rentrée d’isabel, qui cherchant des récits d’expériences, déplorait qu’aucun manuscrit valable ne parvienne dans sa boite aux lettres ! « Attends ma cocotte, me suis-je dit, si tu veux du costaud et du vécu, j’ai ça en magasin. » Et j’ai tenté ma chance en lui envoyant quelques nouvelles. Elle a mordu à l’hameçon et nous avons entrepris une collaboration pour améliorer encore ma production jusqu’au produit fini. Isabel a été très exigeante, mon ego a quelquefois renâclé, mais je l’en remercie, le travail et l’obstination finissent par payer.
A quelques jours de recevoir les exemplaires terminés, je suis sur des charbons ardents. J’ai apprécié toute la phase préparatoire de la fabrication d’une œuvre aboutie, préparant déjà la diffusion dans ma sphère géographique et anticipant les plaisirs de la rencontre avec les lecteurs. J’ai déjà une petite cour d’admirateurs mais je souhaite l’élargir à un public moins concerné et moins indulgent.
Quels sont vos projets ?
J’ai de nombreuses nouvelles en chantier qui constitueront un recueil — « Petites crapuleries ordinaires » —, dépourvu de l’émotionnel autobiographique. La publication de « j’ai tutoyé des assassins » est une façon de tourner la page sur une période noire. Il est temps de passer à autre chose.
J’ai un autre projet en collaboration avec les éditions de L’iroli et quelques uns de ses auteurs, mais c’est encore un peu top secret, pas la peine de se faire piquer l’idée par la concurrence ! On en reparlera bientôt.
Il m’arrive aussi de faire le « nègre » et d’aider des gens à écrire leurs mémoires ou à améliorer des thèses et des rapports. C’est surtout l’échange humain qui en résulte qui m’intéresse.
Une façon de rester fidèle à l’esprit de « l’écrivain public, avocat marron » de la cour des miracles !
mars 2008
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