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Interview de nos Auteurs

 

 

 

PARTICIPATION DE THIERRY CAZALS

au débat sur La Littérature et la Vie (Beauvais, 6 juin 2009)

dans le cadre du Festival de la Micronouvelle et du Haïku

 

 

On a tous, enfants, aimé les livres, aimé lire, parfois en cachette : j'ai le souvenir d'avoir lu avec une lampe torche dans mon lit. Le livre, pour moi, était une fenêtre sur le monde, une fenêtre sur la vie. Aujourd'hui quand on parle avec les jeunes, on a l'impression que, pour la grande majorité d'entre eux, le livre n'a plus la même aura magique. Il n'est plus cette porte privilégiée ouvrant vers l'imaginaire, vers d'autres mondes et permettant de se découvrir soi-même. De nouvelles inventions ont pris un peu la place du livre : la télévision, l'ordinateur, internet, les jeux vidéo… Ces technologies permettent-elles d'aller vraiment au-dedans de soi, permettent-elles d'interroger le mystère du monde ? J'en doute un peu…

 

On oppose souvent la "Littérature" et la "Vie"... Pour moi, la Littérature n'est qu'un levier, un tremplin pour mieux vivre, pour mieux découvrir ce qu'est la vie, pour mieux se découvrir dans la vie. Que faisons-nous sur cette planète tournoyant au milieu de l'infini ? La Science explique pas mal de choses mais, plus elle explique, plus elle crée du mystère, plus elle crée de questions, de trouble, de vertige… Nous autres êtres humains avons beau baigner quotidiennement dans la vie, nous ne savons toujours pas ce que c'est. Et c'est pourquoi, c'est très difficile de parler du rapport de l'écriture et de la vie — parce qu'on ne sait pas ce qu'est la vie !

 

La vie n'est pas faite d'un seul bloc, elle est constituée de couches successives, de plus en plus intimes et secrètes. C'est un peu comme si on était des géologues et que l'on creusait... Si on reste à la surface des choses, bloqué dans la platitude du quotidien, on ne rencontre que la routine, la vie jouée d'avance, écrite d'avance… Mais est-ce là tout ? La vie se réduit-elle à cette dimension tristement répétitive ? Je ne le crois pas. Quand on discute intimement et sans préjugé avec une personne, même si elle mène une vie banale, on est surpris par la profondeur de chaque existence. Quand on ose plonger sous les apparences, c'est tout un monde d'étonnement qui surgit. Derrière le mur de la banalité, il y a un océan de vie qui palpite. On peut me rétorquer que les gens en grande majorité n'aiment pas l'inconnu, qu'ils préfèrent se calfeutrer dans la sécurité de leur vie routinière, mais en fait, ce n'est qu'une illusion de surface. Si on entre en contact avec leur ressenti profond, tout devient beaucoup plus riche, plus surprenant. Lorsque j'interviens dans un collège ou un lycée, il n'est pas rare, dans un premier temps, de voir les adolescents se dissimuler derrière des masques ou des rôles superficiels. Mais, au bout d'une heure ou deux d'atelier d'écriture, tous ces rôles peuvent être chamboulés. Au-delà de la vie de façade, quelque chose de plus insaisissable et bouillonnant attend au fond de chacun d'entre nous. Ce que cherchent justement les écrivains, c'est cette grande ouverture par rapport à la vie, cette inspiration permanente, cette dimension de vie inédite, non écrite d'avance. L'envie d'écrire n'est-elle pas justement l'envie de participer, en toute humilité, au mouvement même de la vie qui est en train de s'inventer ?

 

Avant de m'orienter vers l'écriture, j'ai rêvé d'être paléontologue. Je m'intéressais à la Préhistoire et aux différentes interprétations des origines de la vie. Pour les Créationnistes, les choses étaient fort simples : Dieu avait créé les êtres vivants tels que nous les connaissons aujourd'hui (les girafes avec leur long cou, etc). Tout était figé, sans évolution ni transformation possibles. Tout était planifié une fois pour toutes. Et puis, on s'est mis à découvrir des fossiles de dinosaures et certains savants ont commencé à émettre des doutes : et si la vie se transformait en permanence ? Ce qui me passionnait dans ces théories sur l'évolution, c'est que le monde n'a pas été créé une fois pour toutes. Tout est en perpétuelle métamorphose. La vie est en train de s'inventer seconde après seconde. La création du monde a lieu tous les jours. Nous ne sommes pas des spectateurs passifs d'une pièce de théâtre figée une fois pour toutes, nous sommes les co-créateurs de la vie. Les romanciers, quand ils écrivent un roman, ne travaillent pas seulement avec des mots, mais aussi avec la vie contenue dans les mots. De même, écrire un haïku, ce petit poème de trois fois rien, c'est tenter de participer au mouvement de création permanente de la vie.

 

Pourquoi alors, la vie humaine semble si répétitive, si peu inventive ? Pourquoi, quand on se promène sur les plages d'été, on voit tous ces gens lire, chacun dans leur coin, le Da Vinci Code ? Pourquoi ne s'aventurent-ils pas plus souvent en territoire inconnu ? Apparemment, chez l'être humain, il y a ce désir de se rassurer en s'accrochant à un petit tas de certitudes et d'habitudes, toujours les mêmes. La vie quotidienne, à force de se répéter, tend à devenir une sorte de prison. On se sent aplatis, à l'étroit, on ne respire pas à pleins poumons. D'où ce désir d'autre chose, cette nécessité de rêver, de voyager, de lire, d'écrire…

 

Les tracas du quotidien ne nous donnent pas le temps nécessaire pour explorer nos rêves, pour qu'ils remontent vers nous et éclairent notre vie... Surtout si, dans nos rêves, nous sommes en train de découper notre voisin en tranches fines ! Le rêve est la vie à l'état sauvage, à l'état bouillonnant. C'est pourquoi, on s'en méfie aussi. Écrire, c'est se donner le temps de faire cette expédition vers nos gouffres intérieurs, vers notre profondeur. On écrit pour ne pas être QUE sa « petite personne ». Ma petite personne, mon petit CV, ça n'a aucun intérêt. Quand j'écris, c'est pour m'oublier, ce n'est pas pour me retrouver tel que je crois être, mais pour rencontrer « quelqu'un d'autre » au fond de moi. L'écrivain est un géologue de l'esprit. Dans cette plongée vers les racines de l'être, on rencontre d'abord les contours habituels de notre identité. Puis il y a la dimension affective, émotionnelle, nos souvenirs... Et puis on découvre des aspirations plus mystérieuses qu'on peut difficilement définir avec des mots. Et puis, il y a le silence. Je crois qu'on écrit aussi pour se raconter en silence, pour se rencontrer dans le silence. Ce n'est pas un silence de punition ou d'impuissance, mais un silence habité.

 

Je ne suis pas né écrivain. Enfant, je ne pensais même pas que les écrivains étaient des humains comme les autres. Je les voyais avec de longues barbes, vivant sur une autre planète, ou alors, je les imaginais tous morts depuis très longtemps.

J'ai eu un grand choc quand j'ai rencontré, à l'âge de 25 ans, mon premier écrivain « vivant ». J'en ai eu les larmes aux yeux. Pour la première fois, je découvrais qu'on pouvait être à la fois dans la vie quotidienne (manger, payer ses factures, travailler, dormir) et dans cette grande écoute intérieure que nécessite la création. On pouvait être aux deux extrêmes de la vie : la vie de surface avec ses obligations, ses limitations, mais aussi la « grande vie », c'est-à-dire la spontanéité permanente.

 

J'ai souvent lu, ici ou là, qu'il fallait choisir entre la Littérature ou la Vie, que c'était soit l'un soit l'autre. Mais je trouve cette opposition stérile. En fait, la Littérature combat la vie de surface, la vie figée, jouée d'avance, mais pas la « vie vivante ». Bien au contraire, elle en est l'émanation.

 

La Culture n'est pas contre la Nature. La Culture est l'émanation de la Nature, l'émanation la plus subtile de la Nature, comme le parfum d'une fleur. Certes, les arbres ne font pas de poèmes, n'écrivent pas (en apparence !), mais je pense que cette poussée qui mène aux mots, à la magie des mots, est un mouvement qui est déjà présent à l'intérieur de la vie. La vie invente sans cesse de nouveaux territoires où elle se déploie. La Littérature est une sève mystérieuse qui circule à travers nous, entre nous. Quand on lit le livre d'un autre auteur, il y a une complicité, on est à l'intérieur du livre, le livre s'écrit en le lisant, l'auteur est en train de l'écrire pendant qu'on le lit et il y a cette sorte de symbiose que l'on recherche. Je ne sépare pas l'acte de lecture et l'acte d'écriture parce que c'est le même mouvement ; lire et écrire sont deux façons d'expérimenter la porosité, la perméabilité entre les êtres, cet état d'ouverture qui fait qu'on n'est plus enfermé dans sa petite vie.

 

Est-ce qu'on écrit en déroulant un programme établi d'avance ou est-ce qu'au contraire, on écrit avec la vie ? Moi j'ai choisi la deuxième option. J'ai tenté d'abord la première expérience. À 20 ans, j'ai voulu planifier ma vie jusqu'à ma mort : j'avais calculé, année par année, tout ce que je ferais, les voyages, les gens que je rencontrerais. J'ai passé une nuit à planifier ma vie. Bien sûr, rien de ce que j'avais prévu n'est arrivé. Tant mieux d'ailleurs ! Mais, ça m'a débarrassé, une fois pour toutes, de cette tendance à vouloir tout contrôler. Désormais, je tente de rester disponible aux hasards de la vie. J'ai déjà publié une dizaine de livres, mais je ne sais pas ce que je vais faire après. Les livres ne naissent pas d'idées préconçues, mais de rencontres. C'est le cas de La volière vide. Tout a commencé par la rencontre d'un jeune poète qui s'appelait Vincent Delfosse que j'ai rencontré suite à un spectacle de contes et haïkus, joué dans le cadre des Adex. À la fin du spectacle, Vincent vient me voir, surpris et ému : « Ah, on peut écrire comme ça, en laissant une part de silence importante dans les mots... » Suite à cette découverte, il s'est mis à écrire aussi des haïkus. Nous nous écrivions et nous rencontrions de temps en temps. Peu à peu, il a constitué un recueil avec ses propres haïkus. Vu qu'il habitait à Beauvais, non loin des éditions L'iroli, je lui ai conseillé d'envoyer son manuscrit à isabel, ce qu'il a fait.

La vie balaye toutes nos petites prévisions. Parfois elle est gentille et très généreuse, parfois elle est dévastatrice. Peu de temps avant de rencontrer isabel, Vincent a été fauché dans un accident de voiture ; il était à l'arrêt, un camion a balayé sa vie. Après sa disparition, j'ai pensé qu'il fallait que ses poèmes paraissent, en solo. Isabel m'a proposé de participer à un livre à deux voix, mêlant mes haïkus à ceux de Vincent, dans une sorte de dialogue intemporel. J'ai tout de suite dit oui, sans réfléchir. Ça, bien sûr, je ne l'avais pas planifié à 20 ans ! Faire naître des livres ainsi est beaucoup plus passionnant : c'est une cocréation avec la vie, pas un système fermé qui se nourrit de lui-même...

Tous mes livres sont nés de ce genre de « hasards nécessaires ». C'est le cas aussi de L'enfant qui avait peur du silence. La société contemporaine est terrorisée par le silence, on s'en rend compte dans les écoles, en regardant la télévision, dans les lieux publics… Mon petit livre raconte l'histoire d'un enfant qui vit dans le bruit en permanence (télé allumée à longueur de journée, etc…), un enfant qui est un véritable malade du bruit. Le point de départ de cette histoire, c'est la rencontre dans la réalité avec une petite fille qui souffrait du même trouble. Je me suis dit qu'il fallait en faire quelque chose, que ce chaos témoignait des déséquilibres de notre société. Un écrivain s'inspire forcément de ce qu'il vit. Les choses vécues dans la vie réelle, les faits divers peuvent inspirer, oui, mais parce qu'ils font écho à quelque chose à l'intérieur de nous. J'ai toujours été sensibilisé à la question de la qualité de notre écoute, de la qualité de nos silences… Enfant, j'étais très silencieux, je pouvais passer des heures entières sans parler d'ailleurs…

 

À travers cet enfant qui vit en permanence dans le bruit, j'ai voulu parler de notre époque, de notre monde. Mais au moment d'écrire cette histoire, j'ai ressenti le besoin de transformer cette petite fille en garçon (on écrit aussi avec des clichés). Tout ça pour dire qu'un écrivain ne se contente pas de photocopier ce qu'il vit, il le transforme, le modifie, le fait passer dans le grand tamis de sa création. On est comme des abeilles qui vont butiner le nectar des fleurs pour en faire du miel. Tout est alchimie. Plus on est à l'écoute de notre intériorité et plus on transforme la réalité de surface pour accéder à un niveau de réalité plus profond encore. L'écriture est une invention de la vie pour mieux se connaître et se découvrir.

 

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