Interview de Claire Blanchard-Thomasset
i.A. - Quand apparaît chez toi le goût de l'écriture ?
C.B - Il y a fort longtemps ! Si je remonte à très loin, j’aimais, à 8 ans, écrire des sketches avec ma copine Titine, que l’on jouait ensuite. A 12 ans, j’adorais écrire des rédactions en cours de français. A 15 ans, je passais pas mal de temps en compagnie de mon journal intime. A 17 ans, j’écrivais des chansons. Bref, mon goût pour l’écriture a pris ancrage dans l’enfance et l’adolescence. Un goût toujours lié, tressé serré, avec celui pour la lecture. Les deux sont indissociables (lire me fait écrire et vice-versa) et les deux évoluent au fil du temps.
C’est vers 30 ans que je me suis mise à écrire « vraiment », à savoir des choses plus lisibles et partageables. Ça s’est fait par le biais des ateliers d’écriture, grâce auxquels j’ai approché, découvert ma voix (ma voie ?), creusé de plus en plus profondément des sillons, choisi des chemins. Aujourd’hui, l’écriture a pris une place importante dans ma vie. C’est un goût, c’est une pratique (solitaire et de temps en temps en atelier, quel bonheur de partager !), mais c’est avant tout une nécessité.
Pourquoi écrire des fragments ?
Cela n’est pas vraiment un choix. La forme fragmentaire s’est imposée, à une période de ma vie, il y a à peu près trois ans. Auparavant, j’avais surtout écrit des nouvelles*. C’était la forme qui correspondait à ce que j’avais à faire à ce moment-là, me frotter à la fiction et raconter des histoires.
Les fragments ont fait leur apparition avec « A l’étouffée ». C’est le sujet qui, je le sais a posteriori, a imposé cette écriture. Ce que j’avais à dire là réclamait une forme minimaliste, sans discours. Or, l’écriture du fragment est celle du bref, du concis, du ramassé. Chaque mot compte. Au départ, certains fragments de mon recueil étaient plus longs et je les ai faits beaucoup « maigrir » (sans compter qu’isabel, mon éditrice, a également contribué à en « dégraisser » quelques-uns !) jusqu’à arriver au « pas un mot de plus, pas un mot de moins ». Ecrire des fragments, c’est aussi écrire avec le silence, ce qui se dit dans les blancs, entre les textes. Cette composition, jouant sur le suggéré et l’implicite, correspondait aussi à mon sujet.
* Femmes d’attente, Editions du Rocher, 2002 / Prix Prométhée de la nouvelle
D'où est venue l'idée du thème de la nourriture ?
Ecrire sur le thème de la nourriture ne correspond pas à une idée ou un projet. C’est venu tout seul, comme un fil que je n’ai eu qu’à tirer (ce qui ne veut pas dire que les textes sont des premiers jets, loin de là !) Je pense que lorsqu’une chose s’impose de manière si nette, c’est qu’elle fait suite à une longue gestation, plus ou moins consciente. Sans aucun doute, c’était là depuis longtemps, le désir et le besoin d’écrire autour de la nourriture, de la cuisine… Mais quoi ? Mais comment ? Il a fallu un hasard, une circonstance, une période de ma vie, pour écrire un premier texte, tout petit, c’était « Le poulet chasseur ». Puis je me suis rendue compte qu’il y a en avait plein derrière qui réclamaient d’être écrits, de toute urgence. Ce furent « Les anis de Flavigny », « La croustade aux fruits de mer ». Une évidence ! J’avais trouvé le prisme, le filtre idéal pour raconter des histoires de famille. Car c’est bien cela le sujet de « A l’étouffée » : des histoires de famille.
Dans le catalogue L'iroli, ton livre apparaît dans les récits. Mais n'est-ce pas plutôt de la fiction ?
Il faut bien opérer des classements, et ce n’est pas ce que je préfère ! Comme je l’indique dans mon petit préambule, il y a une part autobiographique indéniable dans ce livre. Mais la « vraie vie » n’est qu’une matière nécessaire, un matériau de base. Ensuite, l’écriture fait le reste… Je n’ai pas le souci de dire la vérité, ça ne m’intéresse pas. Seul compte ce qui avait à être écrit, le texte. Et comme je pense que l’on atteint souvent la vérité du réel par la fiction, alors… Je ne me prive pas du mélange, autobiographie ou fiction, c’est selon les besoins. Ça donne au final « du lard et du cochon, à boire et à manger, à prendre et à laisser », pour reprendre les termes de mon préambule…
Que t'apporte ton activité d'auteur ?
Ni gloire, ni fortune, on s’en doutera…mais tout d’abord pas mal de complications ! Pour moi, l’« activité d’auteur », c’est avant tout le temps passé à écrire ou à penser à écrire. Sans temps prévu, consacré, réservé à cela : point d’écriture, point de textes aboutis ! Or réserver du temps pour écrire, entre le travail et le reste, ce n’est pas si évident. Cela implique de faire des choix. Des choix au quotidien, car écrire se résume tout de même au jour le jour au fait de « s’y mettre » ou pas, préférer retrouver son stylo plutôt que de mitonner une blanquette de veau, nettoyer les vitres ou papoter avec une copine... Des choix à plus long terme aussi, dans le sens où actuellement, je réoriente ma vie professionnelle dans le but de mettre en place des conditions plus favorables à mon écriture (animer des ateliers d’écriture fait partie du projet). Donc mon « activité d’auteur » m’apporte quelques complications mais ce n’est pas grave… puisque c’est motivant, confrontant et nécessaire.
Car c’est ce qui guide l’affaire, la nécessité. Ce qui donne sens à ce temps passé avec du papier, un stylo et un ordinateur. Quelque chose de l’ordre de l’essentiel. Ecrire me répare, me construit, me permet de réécrire la vraie vie, de l’élucider, de vivre « d’autres vies que la mienne », pour reprendre le titre d’un roman d’Emmanuel Carrère que j’aime beaucoup. Ecrire me nourrit, éclaire mon obscurité intérieure. Bref, me fait du bien ! Maintenant que j’ai compris et admis cela (récemment, il y a 3-4 ans) j’en tiens compte, tant que je peux. De toute façon, si je néglige trop ce besoin, rien ne va plus ! Et puis le plaisir d’écrire vient de surcroît, fréquemment, au-delà des affres du doute, du « à quoi bon » et de la page blanche. C’est formidable de vivre cela : plaisir des premiers jets, plaisir de la réécriture à la virgule près, plaisir de l’achèvement d’un texte. Plein de bonheurs que pour rien au monde je ne lâcherais.
Voilà tout ce que mon « activité d’auteur » m’apporte. Rien d’anodin, de confortable, de transparent, de tiède. Tout le contraire : de l’important, du bousculant, du rouge et du vivant.
Est-ce que tu as d'autres projets d'écriture sur lesquels tu travailles en ce moment ?
Oui, j’ai actuellement un texte en plan, un texte en cours et un texte en projet. Je ne sais pas dire grand chose à propos d’eux, si ce n’est qu’ils mijotent à feu doux !
- - -